L’architecte John Baxter (Donald Sutherland) et sa femme Laura (Julie Christie) s’exilent à Venise après la mort accidentelle de Christine, leur petite fille. Ils font la connaissance d’une étrange voyante qui leur révèle que Christine est parmi eux…
La première scène de Ne vous retournez pas laisse espérer le meilleur : dans leur maison de campagne, John et Laura conversent tranquillement. Dehors, Christine fait du vélo autour d’un étang. Cette quiétude va disparaître à mesure qu’un montage parallèle efficace va nous suggérer l’imminence d’un drame. Roeg joue à merveille avec des objets se faisant écho (le rouge de l’encre pénétrant la diapositive que John est en train d’étudier, le rouge du ciré et du ballon de Christine ; le verre du miroir brisé et de la loupe à travers laquelle John regarde ses diapositives). Un montage de plus en plus heurté nous mène à l’image terrifiante d’un petit corps sans vie au fond de l’eau. Voilà un moment de cinéma qui vous laisse le souffle coupé.
La suite m’a beaucoup moins convaincu. Certes, Nicholas Roeg parvient à créer un climat étrange dans une Venise fantomatique, aux ruelles vides et inquiétantes, à rebours des clichés. On pressent un dénouement dramatique et la scène finale ne déçoit pas. Mais l’intrigue se traîne, on ne sait ce qui justifie la durée du film. On regarde John et Laura dialoguer longuement pour savoir si Laura doit se rendre chez la voyante ; le couple se perd un soir dans les ruelles de Venise ; un tueur en série semble sévir le long des canaux… Tout cela est terriblement long et entre les scènes d’ouverture et de clôture du film, d’une si grande virtuosité, la mise en scène paraît bizarrement peu inspirée. Par moments, le film perd totalement son mystère et on imagine alors ce qu’un cinéaste comme Dario Argento aurait pu tirer d’un tel synopsis…
Pourtant, le film est suffisamment intriguant pour qu’on ait envie d’y revenir un jour.
Angleterre, fin du XIXè siècle. Dans un village du Dorset, John Durbeyfield, un fermier alcoolique qui vit dans la misère, apprend un soir de la bouche du pasteur Tringham qu’il est le dernier représentant des d’Uberville, une illustre lignée d’aristocrates normands. Informée de la nouvelle, sa femme se souvient qu’une famille d’Uberville habite le manoir voisin de Trantridge. Elle y envoie Tess, sa fille aînée pour qu’elle y obtienne un travail en faisant valoir sa parenté . Mais elle ignore que les d’Uberville en question s’appelaient Stokes avant d’acheter leur titre nobiliaire …
Quand Roman Polanski entreprend de tourner Tess en 1978, il est dans une mauvaise passe. Sa vie personnelle est en pleine tourmente. L’année précédente, il a été emprisonné aux Etats-Unis, accusé de viol sur mineure. Il quitte précipitamment le pays dès sa libération et avant même son jugement. Il lui est interdit de revenir aux Etats-Unis sous peine d’arrestation immédiate. Sur le plan artistique, le Locataire, son adaptation pourtant brillante du roman de Roland Topor a été un échec public et critique.
L’adaptation de Tess est un serpent de mer dans le monde du cinéma depuis le temps où Thomas Hardy avait cédé les droits de son roman au producteur d’Autant en emporte le vent, David O. Selznick. Un admirateur avait offert le roman à la compagne de Polanski dans les années 1960, l’actrice Sharon Tate, en lui disant qu’elle ferait une sublime Tess. Par intérêt pour le roman (un des sommets de la littérature anglaise selon lui) et par fidélité à Sharon, sauvagement assassinée en 1969 par la bande de Charles Manson, Polanski se lance à corps perdus dans l’aventure Tess. « Après tant d’années, quand je vois un beau coucher de soleil, une jolie maison ancienne, quand je connais un quelconque plaisir visuel, quelque chose en moi me dit combien Sharon les aurait adorés. En cela, je lui demeurerai fidèle jusqu’au jour de ma mort. » ,confie-t-il dans son autobiographie.
Roman Polanski reconnaît aujourd’hui qu’il n’a pas tout de suite mesuré l’ampleur du projet et que s’il avait su les épreuves qu’il allait devoir essuyer, il aurait peut-être renoncé. Mais après tant de films décrivant l’absurdité de la condition humaine, il a envie de brosser une fresque romantique. « J’aime les choses émouvantes ; je crois qu’il y a encore une belle part de romantisme polonais en moi.” Il s’attelle à l’adaptation du roman avec son complice Gérard Brach.
Le tournage de Tess dure huit mois. Le professionnalisme de Polanski, son souci de soigner chaque détail impressionnent l’équipe mais entraînent un important dépassement de budget. Les lieux de tournage son disséminés à travers la Bretagne et la Normandie, il faut recouvrir de terre des routes goudronnées, démonter des poteaux électriques, effacer toute trace du XXè siècle… Claude Berri, le producteur, apporte un soutien sans failles à Polanski, malgré les difficultés : « Je m’étais lancé là-dedans par admiration pour Polanski, par envie de produire un film international (….) Mais Tess a été un cauchemar, par moments. Quand je voyais les rushes, c’était un grand bonheur. Mais il y avait un budget pas très bien calculé, la grève de la SFP… A la fin de la première semaine, je n’avais pas de quoi faire la paie ! Angoisse… Mais j’avais des images extraordinaires ! » Tess coûtera au final cinquante millions de francs de l’époque.
Les relations se tendent entre le producteur et le metteur en scène à l’étape de la post-production : Berri veut un film de 2 heures 30 mais Polanski ne veut pas modifier son montage. Tess dure plus de 3 heures… Il est mal reçu par la critique et ne triomphe qu’en France. Les producteurs américains ne se bousculent pas pour l’acheter. C’est finalement un article de Charles Champton dans le Los Angeles Times qui va convaincre la Columbia. Le film finit par être nommé six fois aux Oscars et obtiendra trois prestigieuses statuettes (meilleure photo, meilleure direction artistique et meilleurs costumes). Roman Polanski obtient également deux Césars : meilleure réalisation et meilleur film.
Que penser de Tess trente ans après sa sortie? Le film appartient à la veine des films classiques de Polanski, avec Le pianiste et Oliver Twist. La mise en scène est d’une grande sobriété, à tel point qu’il est bien difficile de reconnaître ici la patte de l’auteur de Répulsion , de Cul-de-sac ou du Locataire. Le cinéaste polonais s’est entouré de grands spécialistes et la qualité formelle du film est indéniable : décors, costumes, beauté de la photographie (on pense aux scènes champêtres en particulier). Mais Tess étouffe parfois sous le poids de la reconstitution historique. La caméra, très pudique, et le jeu tout en retenue de Nastassia Kinski empêchent souvent l’émotion de véritablement nous étreindre. Au-delà de la fresque sentimentale et du magnifique livre d’images, le film se veut aussi critique sociale et dénonce en particulier la vulgarité des nouveaux riches.
Tropical malady est le troisième long-métrage du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. La première partie du film est une chronique sentimentale autour des amours de Keng, le jeune soldat et de Tong, le garçon de la campagne. Le temps s’écoule, rythmé par les sorties en ville, une soirée karaoké et les soirées dans la famille de Tong. Pendant ¾ d’heure, le film ne nous montre rien de très passionnant hormis une jolie scène dans un bus avec un jeu de regards entre Tong et une jeune fille et quelques beaux instants entre les deux hommes assis côte à côte et s’abandonnant à la quiétude de la forêt. Après la séduction, les deux jeunes amoureux échangent des dialogues d’une miévrerie agaçante. On est prêt à demander grâce quand le film prend une direction inattendue.
La chronique cesse brutalement avec un plan qui voit Tong disparaître dans la nuit. Un nouveau générique apparaît : une seconde histoire débute! Intitulée “la voie de l’esprit”, elle s’inspire des contes d’un certain Noi Inthanon. Un soldat (peut-être Keng) s’éveille un matin et entend qu’une vache a été tuée par une bête, peut-être un tigre. Une légende khmère raconte qu’un puissant chaman terrorisait des villages en prenant l’apparence de bêtes sauvages. Il fut finalement tué alors qu’il avait pris les traits d’un tigre. Depuis, son esprit y emprisonné. Avec peut-être la légende khmère en mémoire, le soldat s’enfonce dans la forêt à la recherche de l’animal.
L’immense talent graphique de Weerasethakul éclate dans cette deuxième partie: les plans sont admirablement composés et d’un équilibre parfait, la photographie de la forêt est magnifique. Las… le film redevient terriblement fastidieux. On attend avec une fébrilité grandissante le dénouement du conte. Méditation sur l’animalité de l’homme, le film semble montrer comment le soldat est tenté (tout comme l’homme-tigre qu’il poursuit) de s’abandonner à la tentation d’un retour à la vie sauvage. Le propos semble toutefois bien hermétique pour un spectateur occidental. Mais là n’est peut-être pas l’essentiel.
Des critiques ont loué la force des parti-pris esthétiques du film : deux histoires dont on ne sait si elles ont un lien, sinon qu’elles sont jouées par les mêmes acteurs; une expérience sensorielle unique (elle ne m’a pas bouleversé mais peut-être parce que j’ai vu le film en DVD et pas en salle), le choix délibéré de la lenteur pour nous mettre en état de transe (mais cela m’a surtout plongé dans la torpeur). J’ai trouvé que le film dilatait les scènes de manière bien trop ostensible, que la contemplation virait souvent à la pose. Mais peut-être n’ai-je rien compris. Le cinéma de Weerasethakul est-il génial ou esthétisant et prétentieux? Le temps et son œuvre à venir nous le diront. Par sa radicalité, il a au moins le mérite de réveiller les passions. Il serait quand même intéressant que ne sévissent pas trop souvent ces redoutables films de festival (le filma reçu le Prix du jury à Cannes en 2004) qui ont fait dire à un critique à Cannes à propos de ce Tropical malady que la Thaïlande disposait elle aussi d’ “armes de destruction massive”… Vous voilà prévenu.