Les cinq mille doigts du docteur T (The Five-Thousand Fingers of Dr T, 1953) est une curiosité à découvrir si vous avez conservé une part d’enfance en vous. C’est un film culte des deux côtés de l’Atlantique depuis plus de cinquante ans, une anomalie du film de studio sortie de nulle part. Le critique Jean-Claude Romer a affirmé qu’il ne connaissait pas de plus beau film sur l’enfance. Des créateurs comme Philippe Découflé ou Tim Burton ont pillé l’univers visuel du film. Comment ne pas déceler son influence dans Charlie et la chocolaterie par exemple?
C’est un film pour enfants, mais aussi une comédie musicale et même une oeuvre engagée! L’histoire est celle d’un jeune garçon, Bart, qui s’ennuie ferme pendant ses leçons de piano. Il se laisserait bien aller à la rêverie, mais son professeur cherche à faire de lui un petit génie du clavier, à force de discipline et de réprimandes. En mère de famille modèle, sa maman l’encourage à persévérer. Un jour, malgré sa bonne volonté, Bart s”endort face à son piano. Il se réveille dans un château aux décors délirants, prisonnier du docteur T., un mégalomane (qui a les traits de son prof de piano) qui rêve d’y organiser un gigantesque concert où 500 jeunes pianistes interprèteraient son concerto!
Filmé régulièrement en contre-plongée et salué par des mains tendues géantes, ce docteur T fait immanquablement penser à Hitler! Dans l’inconscient de Bart, il semble être l’ennemi, celui qui a provoqué la mort de son père lors de la Seconde guerre mondiale.
Le travail sur les décors est absolument prodigieux. Bart erre d’une salle de concert où serpente un piano aux dimensions colossales jusqu’à une prison au sous-sol où vivent les “non piano players” bannis par le docteur T. Dans ces décors expressionnistes (on songe souvent par exemple au cabinet du docteur Caligari ), Bart est pourchassé par des jumeaux se déplaçant en patins à roulettes et qui cherchent à stopper sa course grâce à leur barbe(!). Le film est ainsi d’une imagination débordante, truffé de trouvailles visuelles. Il paraît tourné sous l’influence de substances euphorisantes et un étudiant psychanalyste pourrait bien passer une quinzaine d’années à peaufiner sa thèse sur le sous-texte du film.
On pourra seulement regretter qu’entre les morceaux de bravoure ( les poursuites à travers le palais , le ballet des “non piano players”), le film nous inflige les face à face lénifiants entre Bart l’orphelin et le gentil plombier qu’il rêve de voir épouser sa mère. Face à l’audace de cet hommage à l’enfance, cette sorte d’Alice au pays des merveilles anti-fasciste qui recèle des moments d’une grande poésie, on reste ainsi bouche bée avant de réprimer un baîllement dans le même quart d’heure. Vous êtes tenté?
Le ballet des “non piano players”: à voir absolument!
La bande-annonce du film :
Bart découvre la salle au piano :



